J’entre chez Richard Petit, il y a de la musique qui joue. On s’installe à une table, à côté des enceintes acoustiques. Je démarre l’enregistrement sur mon téléphone. Je devrais peut-être lui demander d’éteindre le système B&O afin d’avoir une meilleure prise de son de notre entrevue. Quoique demander au propriétaire de KébecSon d’arrêter la musique dans sa maison, c’est comme demander à Ricardo, d’éteindre ses fourneaux ! Un sacrilège !


Une liste de chansons vintage devient donc la bande originale du film que me raconte Richard Petit. Le film de sa vie : des roues et du son, ses deux passions. Et pendant qu’Electric Light Orchestra chante Hold on tight to your dream, son enfance se déroule…
Il est né à Arvida. Le quatrième de quatre gars. À quatre ans, sa famille déménage à Montréal. Son père s’absente souvent. Les temps sont durs. Heureusement, sa mère est douce et très présente. Ils habitent un modeste logement sur la rue Saint-Denis. Les chaudes nuits d’été, le petit Petit (excusez-la) aime dormir dehors, sur le balcon. Il contemple les étoiles, mais il zieute surtout la belle grosse maison d’en face, la maison du médecin. Avant de déménager, encore une fois. Quatorze fois en sept ans, au gré des huissiers et des évacuations.
Le seul trésor de Richard, c’est son vieux bécycle à pédales. Tous les hivers, il le sable et le rénove, tant et si bien qu’à chaque été, ses amis pensent qu’il en a un nouveau, mais c’est toujours le même ! À 12 ans, il passe le journal et travaille à l’épicerie pour aider sa famille à arriver. Il se permet une petite gâterie : un récepteur Marantz pour écouter sa musique. Let It Be, Let It Be…
Ses grands frères sont dans la mécanique. Il aime les écouter en parler. À 16 ans, il s’achète une Mustang usagée 300 $, la retape, installe une radio, répare le plancher, et la revend 600 $.


Il rêve d’être pilote d’avion. L’orienteur de l’école lui dit qu’il n’y a pas de débouchés. Il se retrouve mécanicien chez un concessionnaire Chrysler à Varennes. Pas découragé pour autant : « L’important dans la vie, c’est d’avoir plusieurs rêves. » Et Richard en a plus d’un. Il passe la balayeuse dans un car-wash pour pouvoir s’acheter une autre auto. Et durant ses rares journées de congé, il traîne dans les magasins d’électronique.
Le propriétaire d’Audio Montréal se cherche un employé. Il l’engage. L’employé est si doué qu’un an plus tard, le propriétaire lui offre de lui vendre son commerce. Le prix : 15 000 $. Richard n’a que 20 ans, il se présente à la banque pour obtenir un prêt. La banque accepte à une seule condition : la signature de son père. Son père ? Papa, où t’es ? C’est son frère Mario, chauffeur d’autobus, qui l’endosse. L’aventure commence.
On est en 1977. KébecSon est né. Richard ne veut pas vendre ses appareils dans une surface impersonnelle. Il veut un lieu où les clients se sentiront chez eux, à l’écoute de la première note, du premier son. Un lieu chaleureux. Une maison. La plus belle des maisons. Il achète la demeure du médecin de la rue Saint-Denis. La résidence de son songe d’une nuit d’été. Et quand lui et ses employés vont installer leurs produits chez un particulier, ils font plus que brancher des fils, ils organisent l’espace au mieux, comme si c’était chez eux.
Parfois le particulier est très particulier. Comme la fois où Richard a installé un système de son dans la salle de poker de René Lévesque ou des écrans de jeux vidéo dans la chambre de René-Charles. Mais peu importe qui est le client, c’est toujours lui le plus important.
Un jour, il se met à la recherche d’un premier gros client d’entreprise. Il soumissionne pour refaire l’environnement sonore des magasins Jacob. Lors du rendez-vous, à leur succursale du centre-ville, on lui demande comment il s’y prendrait ? Il ne fait pas juste le dire, il le fait, sur le champ. Il va dans sa voiture, une Rabbit cabriolet, démonte les deux haut-parleurs Canton qui s’y trouvent et les installe aux endroits judicieux du Jacob. Ça sonne bien. Ça sonne mieux. Le propriétaire est conquis. Il a le contrat. Mais il doit assurer le service dans tous les magasins Jacob à travers le Canada. Petit n’a que deux employés à Montréal. Qu’à cela ne tienne, sa blonde de l’époque travaille aux Pages jaunes. Il épluche les pages jaunes de toutes les villes canadiennes où sont situées les boutiques Jacob et y engage des techniciens pour leur fournir la maintenance. Richard ne recule devant aucun obstacle, aucun mur, surtout pas le mur du son.
Depuis 45 ans, KébecSon habite toujours la même maison. Et la mission de l’entreprise, c’est que leurs appareils habitent celle de leurs clients. Qu’ils soient plus que des meubles, qu’ils soient une présence. Un embellissement sonore et visuel.
Embellir, c’est le talent de monsieur Petit. Que ce soit le vieux vélo de son enfance ou un autobus des années 50 trouvé dans un hangar perdu, près de Chicago, acheté avec un ami 10 000 $ US et revendu dans une foire, après l’avoir retapé, 4 M$ US. Les prix ont changé, la méthode est la même : la passion.
J’arrête l’enregistrement. L’entrevue est terminée. Je le remercie d’avoir pris le temps de me rencontrer en ces temps plus houleux. Richard a subi le matin même un traitement médical éprouvant. J’espère qu’il n’est pas trop fatigué. Il me dit de ne pas m’inquiéter :
– Moi, c’est quand ça va mal que je suis bon.
– J’ai ben vu ça ! Et que fais-tu quand ça va mal pour garder le moral ?
– Je fais un tour de char, j’écoute de la musique…
Il sourit. Moi aussi.
Je quitte sa maison au son de Don’t stop believin…












