Qu’est-ce qui définit un vin de prestige ? Est-ce l’effervescence autour de son prix? La nature mystérieuse de son exclusivité ? Ou peut-être les aspects complexes de son histoire ? Lorsque je m’entretiens avec Andrew Baldwin, vigneron en vin rouge chez Penfolds depuis 40 ans, il me paraît évident que leur Grange rassemble tous ces éléments essentiels et que chaque goutte de ce vin est une promesse d’aventure.


Andrew me rejoint sur Zoom au milieu de l’agitation de la récolte. Celle-ci bat son plein, c’est la période la plus chargée de l’année pour l’équipe de Penfolds. « Grange est l’histoire d’un visionnaire », me dit Baldwin, la voix empreinte d’admiration. Et c’est effectivement le cas. En 1951, lorsque le tout premier millésime a été élaboré, l’Australie était surtout connue pour ses vins fortifiés. Max Schubert, le vigneron de Penfolds à l’époque, a osé rêver autrement. Après un voyage formateur en Espagne et au Portugal pour étudier la vinification fortifiée, une escale à Bordeaux s’est avérée fortuite. Dans les vignobles vallonnés de cette région, non seulement les Français produisaient des vins rouges tranquilles, mais ils les faisaient fermenter dans des barriques, décidés à les faire vieillir pour qu’ils atteignent leur plein potentiel. C’est ainsi qu’est né le Grange, une innovation audacieuse par rapport à ce que l’on connaissait jusqu’alors en Australie.
Le chemin qui mène à la réussite n’est toutefois pas sans embûches. En 1951, le premier millésime a en effet été considéré comme un échec par les critiques de vin. La passion inébranlable de Schubert n’a pas été découragée par cette première réaction, et il produisit les millésimes 1957, 1958 et 1959 dans le plus grand secret, derrière un faux mur érigé dans sa cave. Ce n’est que lorsque le millésime 1971 a remporté le prix du meilleur Shiraz aux Olympiques du vin à Paris que la foi de Grange a commencé à se manifester. Chaque année a apporté son lot d’éloges et de reconnaissance pour ce vin, jusqu’à ce que le millésime 1990 soit couronné vin de l’année par l’influent magazine Wine Spectator, qui a confirmé le statut de Grange comme l’un des meilleurs vins du monde.

Aujourd’hui, Grange reste un meneur de l’industrie du vin australien. Son prix actuel s’élève à 1000 $ la bouteille. Son prestige augmente avec le temps; le 1951 a été vendu pour 141 131 $ AUD par la maison de vente aux enchères Langton’s en 2021. Il reste un symbole d’excellence et de réussite, étant la seule cuvée à avoir reçu la note la plus parfaite au cours de son existence (pour les millésimes 1953, 1976, 1986, 2010, 2012, 2013, 2015, 2016 et 2018).
Le vin continue de captiver avec sa dominance de Shiraz, assemblé avec une proportion toujours décroissante de Cabernet-sauvignon (3 % dans la version actuelle, 2019). Sa vinification reste fidèle à son origine et à l’inspiration bordelaise, avec un élevage de 19 mois dans une barrique de chêne américain 100 % neuf. Les deux cépages représentent une sélection des meilleurs vins, dont certains fruits proviennent de vignobles anciens de plus de 150 ans.
« Grange est un vin puissant », remarque Baldwin, qui voue le plus grand des respects à ce travail artisanal, même après quatre décennies à la tête de l’équipe de vinification en rouge. « Ce n’est pas un vin pour les âmes sensibles », ajoutet- il. Le vin procure incontestablement beaucoup de plaisir aujourd’hui et il est certain qu’il maintiendra ses prouesses pour deux décennies et plus encore.
Lorsqu’on lui demande quels sont les ingrédients essentiels à la création d’une icône, Baldwin parle de vision, de passion, de persévérance et de foi. Grange incarne certainement chacun de ces éléments.
Alors que je fais mes adieux à Andrew Baldwin et au monde de Penfolds, j’apprécie profondément l’esprit indomptable qui définit Grange. Car dans chaque bouteille se trouve un récit d’aventure, un témoignage de la poursuite incessante de la perfection.










