Le Ô Canada retentit dans le Centre Bell. Le gardien de but du Canadien, bien droit devant son filet, regarde les banderoles des coupes Stanley accrochées au plafond. L’air solennel. Ce n’est pas Samuel Montembeault, ni Dobes ou Fowler, c’est mon frère Bertrand. Non, je ne rêve pas. Lui non plus.


Mon frère participe au Camp de rêve des Canadiens, organisé tous les ans, en avril, par le Tricolore. Une trentaine de boys (y’aura surement des girls bientôt) s’y inscrivent pour vivre l’expérience LNH.
Il y a quelques jours, la poche sur le dos, Bertrand a quitté Campbellton au Nouveau-Brunswick, où il pratique la médecine, pour aller rejoindre à Montréal d’autres fous du hockey venus de partout au Canada et aux États-Unis.
Le frère part content et un peu inquiet. Il a joué dans une ligue de garage durant 30 ans, mais il n’a pas touché à la glace depuis la pandémie. Un retour au jeu à 70 ans pour aller recevoir les tirs des légendaires Vincent Damphousse et Mark Recchi, il y a de quoi être stressé.
Dans le lobby du Novotel, tous les membres du camp 2025 se rencontrent. Il y a plus de démons gris que de démons blonds. À part quelques jeunots dans la vingtaine, la majorité des hockeyeurs ont autour de cinquante ans. Des hommes d’affaires, des avocats à la retraite, des vétérans de l’armée. Bon nombre d’entre eux sont des habitués du Camp de rêve. Bertrand est la seule recrue à ne connaitre personne. Heureusement, un médecin est toujours populaire, surtout avec ce groupe d’âge!


Les présentations faites, toute la bande s’en va au match Canadiens-Bruins faire plus ample connaissance. Le Bleu- Blanc-Rouge bat les Bruins 4 à 1. Certains s’en vont fêter ça. Bertrand préfère rentrer à l’hôtel. Demain matin, il chausse les patins pour la première fois en 1 825 jours.
Tôt vendredi, un autobus conduit les participants au centre d’entraînement des Canadiens, à Brossard. Le camp commence pour vrai. Juste revêtir le lourd équipement de gardien, pour mon frère, c’est déjà du sport, imaginez après.
Gilbert Delorme, l’ancien robuste défenseur du CH au début des années 80, dirige les troupes au son du sifflet. Deux par deux, les joueurs s’échappent vers le gardien, à vive allure. Ils reprennent leur souffle quand c’est le tour des autres duos. Le gardien, lui, n’a pas de repos. Derrière son masque, Bertrand a le visage rouge canadien.
Enfin une pause. Delorme explique des stratégies au tableau. Les gars se regardent interloqués. Delorme demande :
– Avez-vous compris ?
– Euh… Non, pas vraiment.
– Faites-vous z’en pas, moi, non plus!
Tout le monde rigole. Pour conclure cette exigeante journée, souper d’équipe au prestigieux restaurant 9-4-10 en présence de plusieurs gloires de la Sainte-Flanelle. L’ex-numéro 5 Stéphane Quintal en profite pour donner une conférence sur le comité de discipline de la LNH, dont il fait partie. Pas de crainte à avoir, cette fin de semaine, ces messieurs ne se battront pas.


Samedi matin, retour à Brossard. Pratique, conseils d’experts en patinage et séance de repêchage permettant de former les équipes pour le grand match de demain sur la glace du Centre Bell. Chacun reçoit son chandail du CH avec son nom dans le dos et prend une photo. Pareil comme Demidov a fait! Puis direction Montréal pour visiter le vestiaire sacré des Canadiens avant d’assister à leur match contre Philadelphie. Autre victoire pour Suzuki et les siens. Y’a pas à dire, les amateurs portent chance aux pros.
Et nous voilà dimanche, dernier jour du camp. Match intraéquipe opposant les Rouges aux Blancs, auquel des anciens participent, dont quelques membres du Temple de la renommée.
Mon frère est le gardien des Blancs. Chris Nilan, l’ancien homme fort du circuit, entre dans le vestiaire et donne son plan de match. Les boys l’écoutent attentivement. Soudain, Brian, l’organisateur du camp, apparaît et dit :
– Chris, tu t’es trompé de vestiaire, toi, c’est les Rouges que tu coaches!
– Ah, f*** !
Nilan vire de bord. Damphousse, l’instructeur des Blancs, le croise en riant. Ça, ça n’arriverait pas dans la Ligue nationale!
Puis c’est la présentation des joueurs, retransmise sur l’écran géant. Dans les gradins, quelques dizaines de proches des participants au camp. C’est Bertrand qui a le plus gros fan club : ses quatre filles, son épouse, ses quatre petits-enfants, sa soeur, son frère, des amis et des membres de sa belle-famille. Les plus jeunes sont les plus impliqués : « Go Grand-Papi Go! »


Place à l’hymne national. Je regarde mon frère, bien droit devant son filet. Je suis ému. Tous les jours de ma tendre enfance, je jouais au hockey cosom dans la cave avec Bertrand. J’avais 5, 6, 7 ans, il avait 12, 13, 14 ans. Il avait beau être beaucoup plus athlétique que moi, j’avais beau avoir les jambes croches, on jouait passionnément. Il me faisait sentir grand.
Lors de son 70e anniversaire, j’ai voulu lui dire merci pour toutes ces heures de bonheur en lui offrant ce camp. Dans le temps, on faisait tout comme nos idoles. Bertrand avait peint des lignes rouges et bleues sur le ciment. Avant de commencer la partie, on chantait l’hymne national. Puis on décrivait l’action : « De Robinson à Lafleur, Lafleur lance et compte ! » Six décennies plus tard, le voilà sur la vraie patinoire de notre équipe préférée. À vivre ce que l’on a tant rêvé. J’ai l’impression de jouer avec lui.
Après le match, on a fêté ça en famille. Mon frère avait son sourire de 12 ans.
Le Camp de rêve des Canadiens est le plus beau camp de vacances pour grands enfants.













