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Stephen Bronfman

J’arrive au 1170 rue Peel, le siège social de Claridge, la société d’investissement privée qui représente les intérêts de la famille de Stephen Bronfman. J’attends dans le lobby. Monsieur Bronfman lui-même vient m’y rejoindre. Souriant, la poignée de main franche, le ton enjoué; ça se voit tout de suite, cet homme est d’une grande sociabilité, conforme à la définition du mot « sociable » : qui se lie facilement aux autres. Il m’aborde élégamment en français et jamais il ne passera à la langue des affaires. Ça tombe bien, nous ne sommes pas là pour parler business, mais pour parler passions.

L’une de ses grandes passions, c’est le sport. Enfant, ses équipes préférées étaient les Expos et les Canadiens. Moi aussi, mes équipes préférées étaient les Expos et les Canadiens, mais dans son cas, ces équipes étaient vraiment les siennes. En fait, les Expos appartenaient à son père. Les Canadiens, à ses oncles. Il passait ses étés autour des Staub, Carter, Raines et Dawson. Et ses hivers, autour des Lafleur, Shutt, Lemaire et Robinson. Tous ces joueurs étaient ses héros. Il voulait devenir comme eux : un grand athlète. Il jouait au baseball, au basketball, au soccer. La discipline dans laquelle il excellait le plus, c’était le ski. À tel point qu’il rêvait de devenir skieur professionnel. Mais une grave blessure a eu raison de ses ambitions.

Si la montagne ne vient pas à toi, va ailleurs… Mais où ? Il passe sa vingtaine à se chercher un peu partout. Il étudie en littérature anglaise aux États-Unis, revient à Montréal étudier en géologie. Il s’amuse bien au gré de ses détours, sans trouver sa voie. Bien sûr, il y a toujours un plan B à sa portée. B comme dans Bronfman, le gigantesque empire familial fondé par son grand-père. Mais comment y faire sa marque quand la marque est déjà faite, quand la marque est déjà si… marquante?

Stephen et Charles Bronfman, portant le chandail des Expos, 2019
LAINEYS pour WADDELL CONSTRUCTION
MERCEDES
Sa soeur Ellen, leur père Charles et Stephen, lors d’un entraînement des Expos

Ses parents ne lui mettent pas de pression pour qu’il se joigne à l’entreprise. Son père lui dit : « Je ne sais pas ce que tu vas faire, mais peu importe ce que tu choisis, sois le meilleur dans ce que tu fais. » Paroles sages mais exigeantes. Dans quoi peut-il bien être le meilleur?

Un jour, il réalise que de s’appeler Bronfman peut être un poids, mais que ça peut aussi donner des ailes. Donner les moyens d’aider les autres. De faire de grandes choses. Il entre chez Claridge pour se mettre au service de ses passions. Il n’a pas de diplôme ni en administration ni en finance, mais il a un doctorat dans ce qu’il aime. Il a fait partie d’un management buyout de Labatt (Interbrew) avec la Caisse de dépôt et placement et ESPN. Quelques années plus tard, le diffuseur est si prospère que Stephen Bronfman accepte une lucrative offre d’achat. Il ne joue pas au hockey, mais il fait faire la passe à Claridge et à ses partenaires.

Une autre de ses passions, c’est la musique. Il s’implique dans le monde du divertissement en formant la plus grande maison de production de la planète. Il organise les tournées mondiales des Rolling Stones, de U2 et de Madonna, remporte un Tony Award à titre de producteur avant de vendre à Live Nation.

Il n’a pas planifié ce qui deviendra la plus grande de toutes ses passions. Mais cette passion, il l’attendait depuis longtemps. Elle s’est présentée à lui lors d’un événement à Mont-Tremblant. Il était en train de boire une bière. Elle l’a interpellé en lui disant : « N’êtes-vous pas ami avec les Molson? » Il a répondu : « Oui. » Elle a répliqué : « Alors que faites-vous avec une Labatt à la main? »

Mariage de Claudine et Stephen, 2004
REMAX DU CARTIER (BARDAGI)
REMAX DU CARTIER (BARDAGI)
AIR CANADA
SRB laughing & dancing (9) (Mixte Mag)
Performance de Stephen lors de la bat mitzvah, en 2023 (Photo Christina Esteban Photography)

Touché. C’était Claudine Blondin, qui travaillait alors en stratégie de marque chez Molson. L’amour de sa vie. Ils ont eu quatre enfants en six ans. Trois filles et un garçon, maintenant âgés de 12, 15, 17 et 18 ans. Tout son bonheur est là. Ses enfants feront ce qu’ils veulent de leur vie. Il les épaulera.

En affaires, sa job, c’est de tout prévoir. Avec Claudine, il ne sait jamais à quoi s’attendre. C’est pour ça qu’il l’aime autant. Ensemble, ils ont plein de projets, personnels et internationaux. Ça n’arrête jamais.

L’agenda du businessman philanthrope est aussi diversifié que son portefeuille : C2 Montréal, le Musée d’art contemporain, Centraide, le Parti libéral du Canada, deux dossiers secrets à dévoiler bientôt. Le retour des Expos? Pas un mot. Et aujourd’hui, dans l’agenda, il y a cette entrevue avec le gars de Mixte Magazine. Check!

En allant rencontrer l’héritier de l’une des plus immenses fortunes du pays, je croyais me retrouver devant un personnage de la série Succession : froid, préoccupé et carriériste. Je me suis plutôt retrouvé devant un homme chaleureux, positif, qui adore faire des câlins et dire « je t’aime » à ses amis.

Peut-on toujours être aussi peace and love quand on évolue dans le monde de l’argent? Je ne sais pas. Mais juste de vouloir l’être, c’est déjà encourageant. Son épouse lui dit souvent : « Stephen, calme-toi, tu ne peux pas sauver le monde tous les jours! » Il lui répond : « Pourquoi pas ? »

Je conclus notre rencontre en lui disant, mi-naïf, mi-moqueur : « Alors, comme ça, on peut être riche et heureux? » Il réplique : « Ce qui rend heureux, ce n’est pas la richesse. Ce qui rend heureux, c’est de faire du bien. »

Bien dit.

Photo Ryan Blau, PBL Photos

IMG_6695-2 (Mixte Mag)
Pêchant à Godbout, Québec, en 2018
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