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Entretien avec trois femmes chefs de la scène montréalaise

Roche Bobois

Titre original : Confidences de chefs… au féminin !

Bien que très souvent dominé par les hommes, le milieu de la restauration au Québec voit de plus en plus de femmes joindre ses rangs depuis quelques années. Dans cette mouvance, nous avons demandé à trois femmes chefs qui ont su tirer leur épingle du jeu sur la scène montréalaise de nous donner l’heure juste sur la situation des femmes en cuisine.

Helena Loureiro
Chef et propriétaire
Helena et Portus 360 (Vieux-Montréal)

Quelle est la réalité des femmes en cuisine en 2020 ? La situation des chefs de cuisine est comme celles des chefs d’entreprise : il n’y a pas beaucoup de femmes au sommet. C’est un travail physique, un métier qui représente beaucoup d’heures, ce qui est très exigeant lorsqu’on a des enfants ou que l’on projette d’en avoir. En ce qui me concerne, voilà 40 ans que je suis chef, et je constate que les choses ont beaucoup changé au cours des 10 dernières années. On occupe désormais une place plus importante en cuisine. Il y a encore beaucoup à faire, mais les femmes chefs sont de plus en plus reconnues depuis quelques années.

De ce fait, est-ce un avantage d’être une femme en cuisine ? L’avantage d’être une femme chef, c’est que les clients l’apprécient énormément. En général, les femmes en cuisine sont plus minutieuses même si certains hommes le sont également. Pour ces derniers, tout se décide par un oui ou par un non, alors que de notre côté, nous sommes très attentives aux détails et cela paraît dans l’assiette. Il y a aussi l’aspect « maternel ». Même si nous ne sommes pas là pour jouer à la mère, je pense que c’est plus fort que nous. Nous avons tendance à excuser plusieurs choses que les hommes ne laisseraient pas passer.

Quelles sont les femmes qui ont marqué votre parcours de chef ? Marie-Chantal Lepage est une passionnée avec qui j’ai eu la chance de travailler. Je la prends beaucoup comme modèle. Sinon, mon idole est Anne-Sophie Pic, une chef extraordinaire que j’aime beaucoup. Je partage ses valeurs et je m’en inspire énormément, même si nos cuisines sont très différentes.

Graziella Battista
Chef et propriétaire
Graziella (Vieux-Montréal)

La restauration est un milieu encore dominé par les hommes, mais qu’en est-il de la situation au Québec ? Je pense qu’au Québec, nous sommes bien plus en avance que dans d’autres pays. Ici, je n’ai jamais senti que je devais me battre pour que l’on me prenne au sérieux. Toutefois, je dois dire que les chefs masculins ont beaucoup plus de visibilité dans les médias… malheureusement !

Pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes chefs, selon vous ? L’horaire est loin du 9 à 5 classique et, comme les femmes souhaitent souvent avoir des enfants, bien faire tant à la maison qu’au travail est loin d’être évident. Il faut investir énormément d’efforts, mais c’est possible d’y parvenir. Moi, je suis mère et j’y suis arrivée, non sans quelques sacrifices par contre.

On entend parfois parler de « cuisine au féminin » : de quoi s’agit-il ? Est-ce parce que nous sommes plus soucieuses des détails ? Parce que nous portons une attention particulière à la présentation, à la délicatesse des saveurs ? Je ne sais pas. Selon moi, la cuisine est quelque chose de très personnel; c’est la personnalité du chef qui ressort, qu’elle soit féminine ou masculine.

Quelle est la personne qui vous inspire le plus ? J’ai suivi Anne Desjardins de très près. Elle est une des premières à avoir mis les produits locaux de l’avant. J’aimais aussi sa manière d’utiliser les herbes et les plantes du Québec. Je dois admettre que c’est la première femme qui m’a vraiment inspirée.

    George & Boris

Dyan Solomon
Chef et propriétaire
Olive + Gourmando (Vieux-Montréal)
UN PO’ DI PIÙ (Vieux-Montréal)
Foxy (Griffintown)

Selon vous, qu’est-ce qui distingue les femmes des hommes en cuisine ? Établir ce genre de distinction entre les sexes peut nous faire tomber dans le piège des clichés et des généralisations, car on est tous et toutes différents. Cela dit, je constate que les femmes savent souvent très bien s’y prendre avec les gens. Elles savent comment bien travailler en équipe, comment faire de bons compromis. Elles sont plus patientes aussi, capables de se concentrer plus longtemps sur une tâche, et elles n’ont pas besoin d’avoir toute l’attention sur elles pour comprendre qu’elles sont bonnes. Elles sont prêtes à faire plus d’efforts pour obtenir ce qu’elles veulent, parce qu’elles savent qu’elles vont devoir travailler plus fort que les hommes pour y arriver.

Peut-on affirmer que les femmes savent créer un esprit de communauté en cuisine ? Oui. Elles veulent construire quelque chose ensemble et non de façon hiérarchique, comme les hommes ont tendance à faire. Les femmes travaillent naturellement en coopération, sans même y penser. Elles partagent le « spotlight » et sont contentes quand l’élève dépasse le maître. Un peu comme une maman avec son enfant…

Qu’est-ce qui a le plus changé en cuisine depuis quelques années ? Même si la brigade – ce modèle français rigide et un peu archaïque – existe encore en cuisine, je vois que les jeunes chefs cherchent à travailler différemment, dans un esprit plus familial et plus chaleureux. Pour les millénariaux, l’ambiance famille et la qualité de vie comptent pour beaucoup. Ils se soucient peu de l’argent et ne sont pas aussi arrivistes que ceux qui les ont précédés. Il se soucient simplement d’être heureux au travail. Il faut donc adapter notre façon de travailler à leur mentalité, sinon personne ne voudra travailler pour nous. Les femmes chefs que je connais l’ont bien compris !


Confidences de chefs… au féminin ! – e-mag

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